Choisie par Alain Fleischer

Décoloniser l’imaginaire par les formes

 

Il y a un autre monde mais il est dans celui-ci  

– Paul Éluard            

 

     

Qu’est-ce qui de ce monde, de cette réalité mouvante, nous appartient en propre ?

C’est la question qu’adresse Marie Lelouche à travers une œuvre polymorphe, affinant progressivement ses moyens d’expression à l’aune d’un horizon esthétique qui se nourrit d’une pensée trans- : trans-historique, trans-genre, trans-gressive…

Pour elle, la production d’une esthétique est intrinsèquement liée à la conscience des percepts et autres habitus qui nous constituent. Ainsi, l’artiste mène-t-elle de concert une réflexion autour du packaging – ces emballages plastiques ou cartonnés qui donnent littéralement corps à nos produits de consommations usuels – et de la sculpture, entendue comme réceptacle d’un récit se déployant dans le temps et dans l’espace (voir les sculptures instantanées, issue d’assemblage d’objets trouvés ou empruntés), relevant tout autant de la sphère privée que publique.

 

Récemment, l’artiste a intégré à sa démarche l’usage d’un outil de captation numérique, en l’espèce du scanner tridimensionnel. Celui-ci lui permet de prélever et de collecter des fragments d’objets alimentant un vaste répertoire de formes, dans lequel elle peut puiser afin de créer à l’infini de nouveaux assemblages, à la manière du sampling, en jouant sur les rapports d’échelles et de textures ainsi que sur le décalage produit entre le référent d’origine et le résultat obtenu.

Dans Blind sculpture, l’artiste développe également une application de réalité mixte pour téléphone portable qui vient souligner le rapport que nous entretenons à l’environnement et la manière dont nous interprétons tous différemment l’espace, en fonction des déterminismes physiologiques, affectifs et sociaux qui façonnent nos subjectivités. Cette sculpture, aveugle et muette en quelque sorte, sert d’écran à nos représentations et schèmes mentaux qui viennent s’y projeter à la manière de spectres. Ainsi, en confrontant les différentes perceptions que nous pouvons avoir d’un même objet d’art, Marie Lelouche nous renvoie aux mécanismes qui forgent notre différence, quelle qu’elle soit.      

 

Parmi ses expérimentations actuelles, qui visent à intégrer la déambulation du corps du spectateur par le biais de dispositifs de spatialisation sonore, Marie Lelouche met en lumière un phénomène paradoxal, on ne peut plus contemporain : l’isolement de l’individu, grâce à une technologie qui le dote de sensations amplifiées, lui procure à la fois un sentiment de toute puissance, de même qu’une perte de repère. Dans une série de dessins intitulée esthésie, l’artiste aborde par ailleurs ce qui relèverait d’une reconfiguration, voire d’une optimisation de notre appareil sensoriel via la plasticité des lignes, des courbes et des couleurs. Si l’on serait tenté de lire dans ces œuvres la poursuite d’un idéal synesthésique appelé de ses vœux par une faction de l’art moderne, il ne faut pas s’y tromper. Ni mélancolique ni futuriste, l’artiste vit dans le présent et envisage cet état de suspension momentanée comme un réel potentiel révolutionnaire : celui de décoloniser l’imaginaire par les formes.

Septembre Tiberghien, critique d’art