Valéry Grancher

Sélectionné par Primavera De Filippi

 

Le travail de Valéry Grancher tente de reconstituer un point de vue à partir des coordonnées éclatées de l’expérience contemporaine du temps et de l’espace. Un point de vue, c’est autant l’élément structurant d’une construction de mondes visuels, que le lieu métaphorique à partir duquel peut s’élaborer une pensée ou une opinion. Face à des phénomènes comme l’accélération, la globalisation et la virtualisation, perçus à l’échelle collective à travers les transformations technologiques, les progrès des sciences et l’expansion des médias, les images de Valéry Grancher contribuent à redéfinir certaines conditions esthétique et éthique de la position à partir de laquelle appréhender un monde dont la réalité semble échapper. Or la stratégie qui semble à l’œuvre ici consiste paradoxalement à démultiplier les dimensions et à combiner les échelles.

Dream Topology – VR

Les artistes modernes nous ont appris à pluraliser les perspectives, à introduire le temps et le mouvement dans l’image et à nous offrir des prises sur le réel à partir de ses dimensions cachées. Devant l’inacceptable évolution de l’histoire et de la culture ils ont par exemple exploré la puissance de l’abstraction pour en infléchir le cours. Comme l’affirmait Piet Mondrian en 1920 dans son texte « Réalité naturelle et réalité abstraite », l’abstraction ne s’oppose pas au réel, il le travaille de l’intérieur, comme son langage pur. A charge pour le peintre d’en révéler la force. Le dialogue que Valéry Grancher a engagé en 2017 avec l’œuvre de Mondrian est à cet égard exemplaire : il introduit dans l’espace de l’atelier du maître, modélisé dans une image 3D, son propre geste pictural, sous la forme d’un « orbe » stylisé. Semblant exécutée à la vitesse d’un graffiti, la forme tient autant du maniérisme de la peinture gestuelle que d’un vandalisme esthétique qui profane la pureté géométrique de l’atelier. Mais l’enjeu artistique tient moins ici dans les qualités de la forme peinte avec le « Google Tilt Brush » que dans l’action d’ouverture de l’espace pictural à une autre dimension, celle de la réalité virtuelle. Comme la réalité abstraite de Mondrian, celle-ci travaille le réel de l’intérieur, mais cette fois comme son langage impur, à la fois pop’ et vidéoludique. Parmi les figures pionnières du « net art » dans les années 90, Grancher n’a jamais cessé de provoquer des branchements entre les nouvelles technologies de représentation et le plan de l’expérience réelle du monde. Il montre que toute position sur ce plan, tout point de vue susceptible de s’y dessiner, doit désormais composer avec des coordonnées virtuelles. Mais il affirme en même temps que ce jeu n’a de sens qu’à nous permettre de prendre position quant au devenir du monde où nous vivons. De ses expéditions dans le grand Nord et en Amazonie, il a conservé l’idée d’une conscience planétaire à la fois située et polycentrique . Where is our mind? Demande-t-il dans une vidéo qui articule la vie urbaine et l’orbite terrestre. La réponse tient donc nécessairement en un point mobile situé entre là où se trouvent nos pieds et la Station Spatiale Internationale. L’artiste construit ainsi la perspective exorbitante qui nous permet de tenir en main l’orbe qui en même temps nous contient. Symbole clé ici, l’orbe selon Grancher disloque en partie la sphère parfaite du classicisme copernicien. Les images des anneaux de Saturne de la vidéo ASMR Saturn contribuent à cette recomposition astronomique : ils crépitent de petits bruits de bouche, comme si les roches et la glace qui les composent venaient fondre sous la langue tels ces poudres pétillantes et acidulées inventées par les confiseurs. Pas plus enfermé dans le crane que le regard dans l’œil au fond de son orbite, l’esprit se déplace à 360 degré. Comme s’il devenait possible de tourner autour de ce qui nous entoure, de dézoomer à grande vitesse pour faire défiler dans l’apesanteur du virtuel, selon des axes multiples, le monde qui nous englobe.

Orb arfter Piet Mondriaan